Dans le vol MH370, «il nous reste Dieu»

Dans la tête d'un client de la Malaysia Airlines

Mélanie Chappuis imagine ce qu’un client de la Malaysia Airlines a vécu et ressenti quand il a su que sa mort était imminente.

D’abord on pense à vous que l’on laisse. On réalise l’horreur de ne plus jamais vous revoir. On se fige dans la peur et le désespoir. On sait bien que c’est fichu, la fin est proche et on n’y peut rien. Certains choisissent de se débattre, de hurler, de cogner, mais on ne terrasse pas l’évidence. On tente de se rassurer, on vous a bien dit qu’on vous aimait, dernièrement, vous pourrez vous en souvenir, ça mettra du baume sur vos cœurs meurtris. Ou alors on réalise qu’on ne vous a rien dit du tout, justement, rien de beau, rien d’important, que c’est trop tard, et le désespoir déferle à nouveau. Et la peur, la peur, la peur. Le Notre Père. 

On s’est mis avec les Américains et les Canadiens, on a prié ensemble, eux en anglais, nous en français. On se souvient du Notre Père dans ces moments-là, même moi. On se sent portés par cette récitation commune, consolés, rassurés, il nous reste Dieu. La fin est imminente et l’appréhension nous quitte. On flotte. On est envahis par un souffle chaud et engourdissant qui passe dans nos corps résignés. On s’offre à lui, on s’abandonne à la beauté de ce souffle nous parcourant. Il n’arrive pas chez tous en même temps. Certains se débattent encore, vivement qu’ils sentent la douceur enveloppante de la fin.

Depuis, on voyage. On change. On se fond les uns dans les autres. Ce doit être parce que nos corps ne sont plus là pour nous envelopper, nous enfermer. On est une masse d’anciens passagers, on aime être cette masse, à croire qu’il nous fallait mourir ensemble. La fin du voyage arrivera lorsqu’on sera entièrement devenus cette totalité. Lorsque mes souvenirs m’auront quitté. Déjà, vos traits se confondent et se perdent, je ne garde que la caresse de votre amour, je crois qu’on fait tous pareil, c’est pour cela qu’on est si bien, ici dont je ne saurais dire si c’est ici-bas ou ici-haut, au centre de la terre, de la mer ou du ciel, quoi qu’il en soit, on se déplace. Je me souviens de l’odeur de la terre, de l’herbe, il n’y a plus de routes ou de maisons dans mes rêves, plus d’êtres humains, juste des arbres, des feuilles, des animaux qui ont vos yeux ou vos sourires, et même les branches, les racines, vous êtes partout, nous sommes un tout. Petit, j’avais peur de l’éternité encore davantage que de la mort. Qu’allais-je bien pouvoir faire de tout ce temps? Comment aimer ce qui est sans fin? Ne pas sombrer dans un éternel ennui. Ce n’est pas cela. On vogue et on se laisse bercer par de longues divagations. Je marchais sous une allée de saules pleureurs. Derrière, voilés par les branches, se trouvaient des chevaux blancs, trois, comme vous, ma femme et mes enfants. Les arbres devenaient des cerisiers en fleurs, un quatrième cheval m’apparaissait, majestueux, je restais en retrait, je refermais une porte, je préférais l’observer de loin. Je le reverrai. J’ai encore du chemin, le chagrin de vous avoir perdus revient, mais de plus en plus lointain. Bientôt il pleuvra sur vous, ce sera nous, on se posera doucement sur vos blessures, on lavera la terre, on entrera par vos pores, on fertilisera vos cœurs et la lumière sera.

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