Schumi, «jusqu’à ce que mon corps réagisse»

Dans la tête de Michael Schumacher

Il parle à sa femme Corinna. Cette semaine, Mélanie Chappuis s’imagine en Michael Schumacher, émergeant petit à petit de son coma.

 

Je n’étais plus qu’esprit. Je ne suis plus que corps.

Esprit quand j’ai commencé à émerger de mon coma, à tenter de comprendre ce que je faisais là, dans ce noir absolu, où était le haut, le bas, l’entrée, la sortie, pourquoi ne m’ouvrait-on pas les yeux? J’avais lu un jour que ceux qui sont prisonniers d’avalanches vivent quelque chose de similaire. J’ai pensé au blanc de la neige dans mes ténèbres, ça m’a rafraîchi et je me suis souvenu. L’accident de ski, le rocher, le fracas. Des cris. Les «papa» désespérés de mon fils, contre lesquels je ne pouvais rien. Sombrer. Partir. Et enfin émerger de cet impénétrable sommeil. Rejoindre cet état de conscience où je pouvais penser, rêver, parler, hurler dans mon corps flottant. Hurler jusqu’à ce que quelque chose de ce corps réagisse: mon index a pressé la paume de la main de Corinna. Ma femme a senti cette pression, elle a compris que j’étais revenu, a laissé exploser sa joie de me voir renaître à la vie. Que cette renaissance est longue.

Corps. De flottant, il est devenu inerte. Lourd comme celui d’un mort. Je ne le suis plus. Mais pourrai-je revenir vraiment? Quelles parties de moi devrai-je laisser en arrière? Mes jambes? Mes bras, même? Ma parole? Corinna, on s’est tant réjoui que je parvienne à bouger cet index et depuis, tout va si lentement. Je ne sais même plus déglutir. J’aimerais t’offrir l’homme que j’étais avant. Pas le vieillard que je suis actuellement. Ça va revenir. Il y a des jours où tout est d’un noir plus sombre que lorsqu’il était total, mais ça va revenir. J’ai déjà déplacé des montagnes. J’ai déjà fait des miracles, déjà été une machine de guerre.

Je sais maintenant pourquoi je tenais tant à être champion du monde. C’était un entraînement. Une préparation à ce qui m’attend désormais. Bouger ce corps. Serrer une balle. Tenter de la faire remonter le long de ma cuisse. Produire des sons avec ma bouche.

Et dire que je me suis enfermé si longtemps dans une voiture de course! Que j’ai glissé avec tant de bonheur sur des pentes raides et escarpées. Maintenant mon sport extrême, c’est de parvenir à toucher ton bras, Corinna. A sentir l’odeur des fleurs, la force des arbres. Mon rêve de victoire, c’est de pouvoir te raconter cette sortie du néant en des mots intelligibles, vous dire à toi et nos enfants combien je vous aime. Etre capable de manger un bon repas en buvant un verre de vin. De marcher dans une forêt, de sentir le sable sous mes pieds. Il faut y croire. Il faut du temps. Peut-être un an, peut-être deux. Ce n’était pas le moment de mourir. Sinon pourquoi sortir d’un si long coma? Pourquoi renaître en une version si diminuée? Pour l’instant, je suis Jérémie Martin. Je suis tous les noms qu’ils voudront bien m’inventer pour tenir les journalistes à distance. Mais c’est en Schumi que je sortirai de cet hôpital. Chancelant sur des cannes ou droit sur mon fauteuil roulant, mais vous regardant dans les yeux et vous parlant distinctement.

 

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