Geri Müller, «mon bureau, mon chez moi»

Dans la tête du maire de Baden

 juste avant les clichés fatidiques pris ce printemps


J’aime arriver au bureau alors que le jour se lève à peine. C’est mon endroit. J’y suis mieux que dans ma chambre à coucher où je fais des insomnies, dans ma cuisine où les enfants ne viennent plus, dans mon salon où j’ai si rarement le loisir de me poser. Dans mon bureau, je ne suis pas le divorcé qui a du mal à reprendre ses marques, le père qui laisse à désirer, ni non plus l’amant trop accaparé par ses dossiers. Je suis l’homme engagé, influent, l’homme à abattre ou à suivre, je suis grand, imposant, presque beau.

C’est le printemps, le ciel est enfin bleu. En profiter. Ouvrir la fenêtre. Déboutonner ma chemise, tomber la veste, je n’ai pas de rendez-vous avant 10 heures ce matin. D’ici là peut-être qu’un rayon de soleil m’aura donné bonne mine.

Bon, attaquons. Que propose le Musée suisse de l’enfance pour cet été? On devrait songer à un plus grand espace dédié aux sujets d’actualité. Il n’est jamais trop tôt pour faire des jeunes des citoyens. Leur parler de Gaza, par exemple. Il faudrait leur offrir de quoi décrypter ce qu’ils voient au journal télévisé. Leur expliquer cette guerre contre un peuple confiné dans un territoire minuscule, sans eau, sans électricité souvent, sans soins quasiment, puisque tout le monde y est présumé terroriste. Expliquer aussi les terribles antécédents du peuple juif. Et le cynisme de la communauté internationale, les alliances géopolitiques, les armes suisses ou européennes testées à Gaza dans une écœurante indifférence.

La situation est calme pour l’instant. Mais rien n’est résolu. Et je continuerai à dénoncer ce qui se passe là-bas. Je refuse d’avoir honte de mes positions pro-palestiniennes comme je refuse qu’on salisse mon engagement en me traitant d’antisémite. C’est trop facile de déplacer ainsi le débat.

Je m’énerve tout seul. Oublier le musée, oublier Gaza un moment. Passer mon vieux t-shirt. Faire ma série de pompes. Trois fois 30. Remettre ma chemise. Les pompes, c’est mieux qu’un café pour être d’attaque. Alors, ma pile de dossiers. Les pompiers. Un renouvellement des troupes? Un nouveau camion? Il faut voir, mes chers. Laissez-moi jusqu’à la fin de l’été, quand j’aurai eu loisir d’étudier le budget… Ah, tiens, l’élargissement du centre sportif revient sur le tapis… Pourquoi pas. Mais j’aime tenir mes engagements et je ne ferai pas de promesses avant d’avoir décortiqué le budget.

Mon téléphone. Le message de ma jolie maîtresse. Accompagné d’un cliché de ses seins. Si au moins j’avais le temps de les palper. «Mais ce n’est qu’une relation érotico-virtuelle», insiste-t-elle. D’accord. Ça me va. C’est moins exigeant. Et j’aime l’état d’excitation dans lequel cette histoire me maintient. Le sexe est un moteur. Mes érections agissent comme la bonne nuit de sommeil dont je manque cruellement. D’accord poupée, avant de m’attaquer à la suite, déboutonner mon pantalon. Immortaliser mon sexe de maire performant et agissant. Tu me donnes l’énergie de vouloir changer le monde, ma belle. Hop, envoyer.

Hop, retour aux revendications de mes dicastères. C’est fou le temps qu’on gagne avec ces nouvelles technologies.

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