DANS LA TÊTE DE LA TRAVERSEE DE LA RADE

"De pont majestueux à tout petit tunnel!?"

Mélanie Chappuis se fait pont cette semaine, pour ne pas sombrer dans la noirceur d’un projet qui, dit-on, ne verra jamais le jour.


Je suis un mythe en mal d’incarnation. Une légende réclamant de devenir histoire. Une traversée rêvée, toujours pas réalisée. J’ai cru souvent que mon heure était venue. Je me suis vue «pont des Nations» par Le Corbusier, pont suspendu par Othmar Ammann, pont-digue par Roger Brunisholz. Et tunnel… Tunnel!? Après n’avoir existé que dans vos imaginaires, il faudrait que je naisse pour me cacher? Quelle misère pour moi qui me rêvait si grande, si belle. Moi qui me voyais emblème de Genève, détrônant banquiers et organisations internationales pourtant ravis de me céder leur place, et de m’emprunter une, deux, trois, quatre fois par jour, avec les autres, frontaliers, vieux Genevois, pendulaires lausannois, Alémaniques en vacances, en affaires, amants, anciens, enfants. Je me rêvais majestueuse, je vous rêvais fiers de moi, votre orgueil, votre joie. J’imaginais des enfants expatriés, perdus dans un pays qui n’était pas le leur, ailleurs, loin et longtemps, et ces mêmes enfants devenus grands et me revenant. Accourant vers moi, me baisant l’asphalte et me remerciant d’être toujours là. Ou un bébé en poussette, faisant ses premiers pas sur moi, avant d’enfourcher son vélo, d’échanger un baiser, de pousser à son tour ses enfants dans des tricycles rouges, avant la canne, la chaise roulante et la mort, avant qu’il ne demande que ses cendres soient dispersées depuis moi dans son cher lac Léman.

J’imaginais beaucoup de choses, je rêvais toujours grand. Je pouvais aussi ressentir le passage de tous ceux qui me parcourraient, les petits fourmillements provoqués par les pas d’enfants, les caresses des vélos, des patins, préliminaires aux passages plus appuyés, plus violents des bus et des voitures, intenses, délicieux à condition d’être consommés modérément. Je pouvais entendre vos rires et vos conversations, les oiseaux et le vent, sentir venir l’orage ou le printemps.

Je me rêvais Golden Gate à l’acier miroitant, Brooklyn Bridge à étage piéton, Tower Bridge à bascule, Rainbow Bridge pour tous, ou encore pont sur le Bosphore reliant rives à défaut de continents… Et vous, humains pressés et égarés, vous me voulez tunnel!? Tout petit tunnel si près du médiocre pont du Mont-Blanc, qui me narguerait pourtant. Que faites-vous de mes rêves, et des vôtres depuis passé cent ans? Faut-il vraiment qu’à la beauté soit sacrifiée une utilité pas même avérée?! Je peux attendre encore. Je préfère attendre encore. Je vous supplie de me laisser encore à l’état de mythe. L’évanescence vaut tellement mieux que moi gelée, gisant sous les eaux noires d’un Léman qui n’est beau qu’en surface. Moi aveugle, subissant en secret vos lourdes et polluantes allées et venues. Et me souvenant douloureusement de ce que j’aurais pu être. En tunnel, je ne m’imagine plus rien que du noir. Réfléchissez encore, de grâce. Prenez de la hauteur.

Et si je dois être tunnel, éloignez-moi du ponton du Mont-Blanc, qu’il ne voie pas mes rêves piétinés, mes ambitions bafouées.

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