Dans la tête d'une guinéenne

«Pardonne cette peur qui me détourne de toi» 

...A son mari atteint par le virus Ebola.

 

Monsieur, ma peur est plus forte que mon amour. Plus forte que ma douleur de te voir là, gisant, sanglant, mourant. Pardon. Pardon de ne pas te tenir la main, ne pas t’éponger le front, laver ton corps, te murmurer que ça va aller, que je reste là près de toi, que je ne t’abandonne pas, jamais, pardon. Tu es seul dans ton agonie, seul sur notre lit. Par la fenêtre, de l’extérieur, je te regarde mourir, les enfants jouent plus loin, j’ignore où ils vont dormir ce soir, personne ne veut nous accueillir, ni tanti, ni les cousins, ni même maman. Je te regarde mourir et j’essaie de te parler, mais que dire de beau quand de ce mur qui nous sépare j’aimerais faire un continent? Que dire de beau quand je rêve de hurler ma peur et de fuir loin, loin de toi et de tout ce qui nous entoure avec les enfants? 

Monsieur, si Allah me prend aussi, je resterai tout contre toi, je te baiserai les paupières, les lèvres et les mains.

Mon mari, si je meurs aussi, qu’adviendra-t-il de nos enfants?

Dieu que j’ai peur. Si au moins ils étaient déjà grands. Si au moins ils nous aimaient moins.

Mon homme, tu souffres tant que tu en perds ton humanité.

L’idée que cette souffrance pourrait ne pas épargner nos enfants me rend folle. Animale moi aussi. Je sens le danger, j’ai peur de respirer. J’ai peur de la rivière, des pirogues du personnel de santé qui circulent entre le Liberia et nous. Que font-ils, d’ailleurs, ceux de l’OMS, de la Croix-Rouge, pourquoi ne viennent-ils pas? La nuit tombe et j’ai peur de préparer à manger pour la famille, peur que tout soit contaminé autour de nous, viande mais aussi légumes, fruits, et surtout mains de ceux qui se servent dans le plat commun. J’aimerais partir, marcher aussi longtemps que nos jambes nous porteront, avec les petits, nous écrouler quelque part où nous serions en sécurité. Mais nous sommes cernés. Ô Seigneur, prends la vie de mon mari, prends la mienne mais épargne celle des enfants. Aide-les à nous survivre, veille sur eux, mène-les quelque part où leur santé ne sera plus en danger, où les plus grands prendront soin des plus petits. Quelque part où ils pourront être une famille, même sans leurs parents. Hamdoulilah.

Ils arrivent, Monsieur! Avec leurs habits blancs, leurs bottes et leurs gants, anges sans ailes et à lunettes de protection. Ils viennent te chercher, mon homme. Ils m’interrogent: non, non je ne t’ai pas touché depuis que tu présentes les symptômes, non, je n’ai pas été en contact avec tes sécrétions, ni les enfants que j’ai empêchés de t’approcher. Je les interroge à mon tour. Pourvu que tu n’entendes pas mes questions. Elles ne portent pas sur toi, mais sur les enfants et moi. Ils m’expliquent comment procéder. Ils me rassurent un peu, ils vont désinfecter la maison, brûler ce qui doit l’être, ils vont t’enfouir bien profond dans la terre, mon amour, et les enfants et moi allons survivre. Pardonne mon soulagement, pardonne mon espoir, pardonne-moi de regarder vers la vie.

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