Hervé Gourdel, avant de mourir

«M’accrocher à mes souvenirs, pour fuir»

J’aurais mieux fait d’aimer la mer.

Cette déclaration déclencherait le rire de mes enfants. J’aimerais pouvoir les faire marrer une dernière fois. Leur montrer que je suis courageux d’en rire. Que le sens de l’humour permet de faire face. J’aurais mieux fait d’aimer la mer. Mais j’en pleure. Nager, plonger, naviguer au lieu d’escalader des montagnes avec des guides douteux. Et retrouver les miens. Mes parents, mes enfants, ma femme, ma sœur, je meurs de la folie des hommes. Cette folie, j’ai cru que j’étais au-dessus. Que je la surplombais du haut de mes sommets. Je m’en éloignais, je m’en moquais pendant mes communions avec la nature, cette sublime nature qui se fout bien de nous. De moi dont la tête va tomber, maculer le sol de ce lieu si beau qu’il en devient sacré.

C’est un bel endroit pour mourir.

C’est un bon jour pour mourir, disent les Indiens. C’est un beau jour pour mourir, répète Kiefer Sutherland à la fin de L’Expérience interdite, ce film que j’ai vu trois fois dans les années 1990. A quoi on pense dans cet instant-là. Ce doit être un réflexe de fin de vie. Ce doit être pour m’empêcher de trop penser à vous. Je vous dis que je vous aime, alors qu’ils me filment, vous le saurez, c’est déjà ça, et regardez, c’est véritablement un bel endroit pour en finir. Je retourne à la terre et j’aime mieux qu’elle soit rocailleuse que sablonneuse. Mais si. Ne pleurez pas.

J’ai cru que tout cela ne me concernait pas. Que je pouvais m’entourer uniquement de gens qui partageaient ma passion, mes valeurs, et où que j’aille, entouré de ces gens, j’ai cru qu’on nous laisserait en paix. Ceux qui sont derrière moi sur la vidéo sont mon accident de parcours. Il y en a toujours. Et j’apprends à l’heure de mon dernier souffle que l’on ne peut se désolidariser de la marche du monde. On ne peut se croire bon, juste et donc épargné. Alors quoi? Je ne sais pas. Entre nous, j’ai trop peur pour réfléchir. Alors, m’accrocher à des souvenirs, pour fuir, puisque je ne peux pas courir. Vous raconter. Samedi soir, avant d’être capturé, j’ai mangé un couscous sublime, entouré de gens charmants, de gamins attachants. Mais je ne suis pas certain que le couplet sur l’hospitalité des Moyen-Orientaux soit très à propos (rire de mes enfants). Après avoir parlé de la randonnée que nous allions faire le lendemain, nous nous sommes mis à évoquer les otages décapités, la barbarie de ces fous qui veulent devenir un Etat. Comment peut-on tuer un homme à genoux, yeux bandés, mains attachées, ai-je lancé. Comment, aussi, peut-on appuyer sur un bouton, bien calé sur sa chaise de bureau, pour qu’une bombe tombe tellement plus loin, n’atteignant que potentiellement sa cible et bien plus certainement des innocents, m’a-t-on rétorqué. Fort de cette réponse, à l’heure de mourir, je suis misanthrope. L’avantage de ne plus aimer l’humanité est qu’on ne déteste aucun de ses membres davantage que d’autres. Ainsi, ceux qui sont derrière moi m’indiffèrent, et c’est de l’horizon que je veux me remplir maintenant qu’il est temps.

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