DANS LA TÊTE D’UNE REFUGIÉE KURDE EN PROVENANCE DE KOBANÉ

«Je refuse de laisser faiblir l’espoir»

Nous n’avons jamais obtenu de pays, mais nous avions une ville. Je la regarde se consumer, partir en fumée, depuis notre camp de réfugiés.


J’imagine l’EI planter son drapeau sur de nouveaux bâtiments… Ce n’est qu’une bataille de remportée. Bientôt nous piétinerons ces étendards. J’imagine ma fille aînée et mon mari, combattant avec nos frères kurdes venus d’Irak ou de Turquie. Tant que je me les représente vivants, je sais qu’ils le sont. Ils évoluent ensemble, en petits groupes, ils connaissent bien la ville, ses cachettes et ses points de vue. Ils tirent depuis leurs embuscades, ils font tomber ces chiens d’islamistes. Je vois ma magnifique Kusayr, tirant sur l’un d’entre eux, et le regardant mourir, droit dans les yeux. Je vois cet homme trembler de peur, de haine et d’impuissance. Je sens son dernier souffle, au moment où il réalise que la pauvre clé du paradis autour de son cou ne lui sera d’aucune utilité: une femme l’a tué. Une femme, de son arme, l’a pénétré jusqu’au plus profond de ses entrailles. Kusayr sa meurtrière est la seule vierge qu’il verra, à laquelle il ne pourra toucher, et son paradis rêvé deviendra gros trou noir aspirant son âme de damné.

Je vois Kusayr remettre son casque, et passer au suivant, et au suivant encore. Je vois Idriss tirant sans relâche, jusqu’à ce que le meilleur, qui ne peut être que lui, gagne.

A chaque heure, je les envisage ainsi, ma fille et mon mari, c’est ma contribution à notre lutte, puisque je ne peux ni soigner les blessés, ni faire passer les armes. A chaque heure, je les rêve ainsi, combattant et glorieux, et je sais que bientôt nous serons à nouveau réunis. Je refuse de laisser faiblir mon espoir, même quand l’eau envahit notre tente, quand je glisse dans la boue et que je ne peux faire sécher mes habits, même quand je sens le froid envahir les os de mon petit Berat, de ma petite Soma. Allah entend mes prières, mes seins sont pleins, et le lait qui coule dans la bouche de ma benjamine est la sève de la vengeance.

Soma, Berat, j’aimerais me laisser aller à l’amour. Vous chanter cette berceuse qui évoque des oreillers de fleurs, une caravane joyeuse et un mariage. Mais je crains mes larmes davantage que les vôtres, je crains d’ouvrir la porte à l’abattement, au renoncement. Je refuse de souffrir des humiliations que nous endurons, et l’idée de vengeance me permet de tenir mieux que les rêves de bonheur. Je vous chante que la nuit est ténébreuse et le monde aussi dur que la pierre. Je vous chante, Je te lange peut-être un peu trop fort, c’est pour que tu n’aies pas peur plus tard des menottes et des chaînes. Pourtant quand votre père et votre sœur reviendront, mes enfants, nous pleurerons de joie. Nous retrouverons notre maison. Notre ville. Je me battrai au côté de Kusayr pour que l’égalité obtenue sur le champ de bataille amène l’égalité civile. Elle aimera un homme qui l’aimera en retour, et c’est à moi que son futur mari demandera sa main. Pourquoi pas? Souriez mes enfants, il est trop tôt pour rire, trop tôt pour pleurer. Mais souriez, gardez espoir, restez droits, et battez-vous toujours pour ce qui vous revient.

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