« Nous ne sommes pas au paradis »

DANS LA TETE DE KIM JONG-UN, à son père Kim Jong-il

Papa, j'ai mal au corps et je n'ai plus la force de rester droit. J'ai l'esprit embrumé, l'âme dépitée, le cœur absent. Je ne sais plus comment leur faire croire que nous sommes au paradis.

Que ce slogan soit affiché dans les rues de notre sereine cité ne change rien. Papa, je n'en peux plus de voir ma gueule souriante, grandeur nature de dictateur, partout dans notre ville fantôme, notre ville d'automates, de pauvres adultes que la propagande a empêchés de grandir, pauvres enfants toujours tristes mais toujours courageusement souriants. Je n'ai jamais cru à notre mensonge et je ne sais pas comment continuer à faire brûler la flamme du Juche devant leurs yeux crédules. « L'homme est maître de tout et décide de tout », dit notre idéologie, et ils triment pour « conduire la société à son développement», et ils se tuent à la tâche et ils sourient encore. Je les envie presque. Moi je n'ai plus personne a suivre aveuglément, et j'ai perdu depuis longtemps la certitude d'être un demi-dieu. 

J'ai jubilé d'être adulé, et d'être craint, surtout, de les voir trembler, surtout, et forcés de faire semblant de m'adorer. L'amour, le véritable, j'ai su très vite que je ne le connaîtrais jamais. Durant ma scolarité à Berne, lorsque je n'étais que moi, pas si différent des autres dans mon école privée de gosses de riches, lorsqu'on aurait pu m'aimer pour ce que j'étais, moi, sans toi, sans règne, et bien justement, on ne m'aimait pas. Je n'étais ni le plus gros ni le plus laid mais j'insupportais partout où je passais. Alors je restais seul, enfermé dans mon appartement, entouré de personnel qui savait les honneurs qu'il me devait, et j'avais l'illusion d'être bien. Je m'entraînais pour plus tard. Lorsque je retrouverai cette Corée du Nord qui me serait acquise sans mérite, sans effort.

J'ai jubilé aussi de pouvoir me venger à loisir de mon infortune, sur chacun de ceux qui négligeaient de marcher droit et gaiement. J'ai jubilé d'avoir un ennemi comme les Etats-Unis à noircir grossièrement, et de voir comme ils me suivaient tous, convaincus que le diable impérialiste était à nos portes. Et j'ai jubilé de voir cette masse devenir un seul homme, à têtes coupées, à destin tracé, ce travailleur acharné et docile.

Papa, j'ai même eu l'ambition d'être aimé vraiment de cette masse, je me suis ouvert un peu, je leur ai montré Ri-sol-Ju, je leur ai parlé de notre mariage... Et ils se sont réjouis, bien sûr... hélas. Comme ils se réjouissent de mes films dans lequel je suis l'acteur principal, à la place du beau, du grand, du talentueux. J'aimerais qu'il y en ai un pour me dire que je ne vaux pas grand chose, et deux, et dix et mille. Pas pour les faire exécuter. Mais pour qu'il y en ait un autre, juste un, pour me dire le contraire, et pour que je puisse le croire. J'aimerais une femme moins belle que Ri, mais qui soit heureuse de dormir contre moi.

Cela n'aura pas lieu.

M'ouvrir au monde? En leur faisant croire qu'il n'est finalement pas si mauvais? Qu'il s'est rallié à notre philosophie?

Boire. Bouffer de la méthamphétamine jusqu'à que ma canne ne me soit plus d'aucun secours. Jusqu'à ce que j'en crève et qu'on me succède. 

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