DANS LA TÊTE D’UNE PALESTINIENNE

«Echapper à la haine» à Gaza

Il y a une photo que je garde toujours près de moi, dans le tiroir de ma table de chevet. Il ne s’agit pas de mes enfants, je n’en ai jamais eu, ni de mon mari, ni même de mes parents. C’est un cliché de mon arrière-grand-mère, elle pose avec son amie juive, j’avais 6 ans lorsqu’elle me l’a offert, sentant la mort venir.

Les deux femmes pourraient être sœurs, leurs vêtements sont similaires, leur sourire fait chaud au cœur. Le cliché était déjà vieux lorsqu’il m’a été confié: «Garde-le et souviens-toi autant que tu pourras qu’on a réussi à être amies, la juive et moi.»

C’est devenu ma mission. Me souvenir. 

 Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas pu avoir d’enfants. Parce qu’ils auraient mis à mal ma vocation. Je n’ai jamais eu de fils pour qui trembler, de fils fanatisé, contaminé par la haine malgré mon amour. Jamais d’enfant pour entretenir mon ressentiment, d’enfant à nourrir et à éduquer, alors que je n’ai plus de terres, plus de citronniers, d’oliviers sous lesquels se coucher, plus de maison, de possibilité de travailler ou même de me laver à l’eau courante. Il me reste la nature à contempler, par-dessus les ordures qui recouvrent ce qu’on nous laisse encore. Elle demeure belle, la nature, et je souris parfois de tant d’enfer au paradis. A croire qu’il n’y a qu’ici qu’on puisse supporter autant de souffrance.

Je regarde Arrière-grand-mère et son amie, je les envie. J’aimerais aussi avoir une amie à qui hurler qu’on ne peut pas réclamer de prier sur le Dôme du Rocher sans accepter d’abord de partager le reste; ces terres belles et salées que nous nous sommes tour à tour volées. Une amie à secouer pour la dépoussiérer de son injustice, lui donner envie de se battre avec moi, avec nous, pour nous. Qui se scandaliserait à chaque nouveau bâtiment colonisé dans Jérusalem-Est, et son falasha qui tient la garde, et nous jetés avec les déchets.

Ou cette amie me hurlant en retour qu’ils étaient là les premiers, les tout premiers, ou me criant autre chose, mais sans qu’on en meure, sans que nos corps explosent sous le poids des armes, des pierres, des humiliations. Une amie me demandant pardon pour ce que font les siens. Et avec qui me souvenir de son histoire à elle, pour comprendre et pardonner un peu à mon tour. Elle m’apprendrait à nager dans la mer, elle m’aiderait à retirer mes habits noirs et lourds, elle libérerait mes cheveux, mon corps, mon âme, guérirait ma peur des hommes et de leurs regards. Oh oui, une de ces belles juives qui font l’amour, la fête et l’armée pendant que moi, cloîtrée, emmurée, je suis privée de l’espoir de voir mes rêves devenir réalité. Continuer à rêver quand même. Mon amie imaginaire est une Israélienne de Tel-Aviv, elle croit en elle plus qu’en Dieu, elle garde foi en l’humain.

Avec mes rêves, je veux lutter contre la haine qui nous gagne tous ici, pour qu’elle ne soit plus la seule alternative au désespoir. Mais j’ai de plus en plus de mal à me distraire de cette longue agonie. Il ne me reste qu’une photo jaunie, comme un soleil qui fut et bientôt s’éteint.

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