«Une pause pour ma «saudade»

DANS LA TETE DE BARAK OBAMA

«Le progrès se fait par étapes, ce n’est pas encore ça, mais c’est mieux qu’il y a 50 ans, il faut être persévérant, patient, garder espoir»… Michelle, je deviens aussi mou que ces nuances que je mets partout, aussi flasque qu’un vieux Blanc trop maigre, aussi ennuyeux qu’un intellectuel ne connaissant plus la dureté du réel. Pourtant, oui, il faut être patient, penser au passé dans le présent, à l’histoire qui pèse encore de tout son poids, empêchant les lois et les réformes de s’appliquer toujours dans les mentalités.

Les choses changent trop lentement pour une vie d’homme, mes épaules de président s’atrophient et je désespère d’immobilisme. In God we trust.Oui. Mais à force de s’en remettre à lui… Et si notre devise avait été «Liberté, égalité, fraternité»? On ne va quand même pas se mettre à admirer les Français… Nous, on a Dieu, la liberté, mais aucun ne me sert de moteur, Michelle, et je m’éteins d’être aussi métis.

Quoi, si Mandela me voyait? Quoi? C’est toujours plus facile de combattre quand l’injustice est partout, criante, écœurante. Plus simple de faire la révolution à l’époque de «Negroes and dogs not allowed» qu’à celle qui porte un président afro-américain à la Maison-Blanche. Je me cherche des excuses? Alors vas-y, toi, ma Noire ébène, ma forte, ma pure, ma volontaire, ma Black de Chicago alors que moi, mère blanche ou passé indonésien. Vas-y, conseille-moi. J’ai promis de développer l’utilisation de caméras embarquées par les policiers en mission. Mon ex-ministre de la Justice a ouvert deux enquêtes fédérales pour déterminer si les droits civiques des victimes avaient été violés, à Ferguson, à New York. Loretta Lynch reprend le flambeau et veillera, comme lui, comme moi.

Je n’oublie pas que j’ai été pris pour le voiturier devant un grand hôtel, mais je refuse également d’oublier que Noirs et Blancs se marient de plus en plus souvent, qu’une vraie classe moyenne noire a vu le jour, que notre système éducatif réussit magnifiquement là où la police échoue toujours. Tant pis si rien de fort ne sort encore de ma gorge endolorie. Tant pis, Michelle, laisse-moi attendre janvier, laisse-moi avoir froid, faire un feu de cheminée comme quand personne ne m’aidait. Le réussir. Sans avoir à patienter des années pour sentir la chaleur des flammes m’envahir. Permets-moi ce succès rapide, réconfortant. Permets-moi d’écouter du fado, de sentir monter la saudade de mon ventre à mon cœur, et plus haut, jusque dans ma bouche, où je murmure ce mot sans que tu l’entendes. Saudade. Et ma langue prend cette saveur de paradis perdu, peut-être jamais trouvé. Cette saveur amère mais douce comme le désespoir de celui qui ne peut rien, hormis regretter. Je pense aux Noirs du Brésil et d’ailleurs qui regardent vers la mer et l’Afrique. Le continent premier, duquel ils ont été arrachés, qui n’est plus celui qu’ils fuient. Je pense aux impossibles retrouvailles. Je suis Américain, Hawaïen, Kényan, Indonésien, Irlandais, et je me réchauffe à mon feu. Et j’attends que l’histoire suive son cours, en craignant les cycles, et en espérant les avancées en direction de la justice et du bonheur pour tous.

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