A Anne Cuneo

Ils seront nombreux à vous dire adieu tout à l'heure. Je ne viendrai pas, je ne vous ai jamais rien dit d'autre que bonjour. Peut-être « bonjour Anne », une ou deux fois, lorsque je vous avais déjà croisée suffisamment souvent. « Bonjour Anne », votre sourire en réponse, et c'était tout. Pour davantage, il aurait fallu que je vous lise. C'est le meilleur moyen d'engager la conversation, quand on a face à soi une écrivaine. Je ne vous ai pas lue. Je n'osais pas, je crois. Peur de vos mots qui me mettraient face à la pauvreté des miens. Peur de me sentir encore moins légitime à cette table de dédicace qui jouxtait la votre. Peur d'être déçue, aussi, peut-être. De ne plus comprendre ces gens en file, posant leurs sacs sur mon pupitre, mes livres, et attendant sagement une signature de votre part.

Je vous dois deux ou trois curieux, qui, toujours en attendant, m'interrogeaient sur mes livres à moi et finissaient par me les acheter. Je vous dois surtout d'avoir été éditée par Bernard Campiche, qui sans votre succès n'aurait pu se permettre de donner leur chance à de jeunes auteurs.

Anne Cuneo, vous n'êtes plus de ce monde et je vous ai enfin lue. Votre dernier texte. Celui d'une écrivaine, d'une journaliste, d'une malade cardiaque d'abord considérée comme une vieille, et croupissant en gériatrie au lieu d'avoir droit à la pose d'un pacemaker. Vous terminez par « on peut toujours rêver » et je vous souhaite de rêver là-haut, parmi les morts et les mots. Au-revoir chère Anne Cuneo, on ne dit pas adieu à un écrivain, surtout quand il nous reste à le lire.

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