Les Vieilles de Francisco de Goya (1808-1812)

Même pas fauchées, nous nous apprêtons à être balayées comme deux misérables grains de poussières, ma chère. Et l’autre, Chronos là derrière nous, Don Francisco de Goya le peint vieux mais pas décrépi, tu as remarqué ? Tu me diras, c’est une propriété des hommes, de vieillir sans trop se ratatiner, une injustice de plus ma chère, eh oui. Cela dit, nous sommes là à poser alors qu’eux sont au front actuellement, ils vont nous revenir dans un sale état aussi, pour autant qu’ils reviennent, n’est-ce pas ? Oui, posons et taisons-nous.

Il n’aurait pas du nous montrer l’avancée des travaux, Don Francisco, j’ai beau savoir que je suis à l’agonie, de me voir ainsi fardée et caricaturée, à peine, hélas. Enfin, c’est toujours une façon d’entrer dans l’immortalité. 

. Si au moins il nous avait peintes à 20 ans, mais nous ne l’aurions pas intéressé, il veut du sombre, du triste, de l’allégorique pour faire sourire le spectateur, ou pour inquiéter les enfants. Deux vieilles déguisées en poupées, apprêtées comme si elles allaient au bal et qu’elles avaient rendez-vous avec l’Amour. Et puis, qu’il ose me dessiner portant la flèche de diamants de notre reine Maria-Luisa, quand tu penses qu’il est premier peintre de la Chambre du roi ! Je me demande quand est-ce que la famille royale va réaliser qu’il est du côté des révolutionnaires et des lumières. Dis, tu crois qu’il osera le montrer notre tableau ? Ou qu’il l’enfermera dans une armoire ? Dans tous les cas Goya révèle que notre reine ne sera pas plus belle que nous quand son heure sera venue, n’est-ce pas ma chère ? C’est l’égalité à l’heure de la mort, elle vient tard mais elle finit par arriver, cette « égalité » française.

Je me demande si je ne regrette pas la peinture de ses débuts, avec ces visages qui semblaient de cire, ronds et poupons, nous aurions été mieux servies que par son naturalisme d’aujourd’hui. Tu m’écoutes ? Non, tu somnoles et tu es à moitié sourde de toute façon. Ah! Ma chère que tu es ridicule avec tes accoutrements, la sobriété c’est encore ce qui va le mieux à la vieillesse. Pardonne-moi mais j’espère que je suis moins horrible que toi, si au moins il ne me forçait pas à regarder dans ce miroir que tu me tends, heureusement ma vue faiblit, enfin, moins que ton ouïe, je ne pensais pas que ce serait aussi éprouvant ces séances de pause, autant être au front finalement, les ennemis, on peut encore espérer les battre, mais le temps qui passe…

Don Francisco, on peut bouger bientôt ? J’ai mal au dos, vivement qu’il me prenne ce Chronos, dans mon sommeil, tiens. Dis, ma chère, tu viendras à mon enterrement? Oh j’espère bien que je mourrais avant toi, tu m’agaces souvent, mais tu es tout ce qu’il me reste.