Le rendez-vous

Elle s'assied à une table, une de celles qui sont près du lac, où ils pourront parler sans être entendus, sourire sans être moqués. Elle aime arriver la première, prendre un magazine, un journal, son téléphone, ne pas avoir l'air de l'attendre. Quand c'est lui qui est là d'abord, qu'il la regarde venir, elle ne sait plus marcher, ni respirer, plus rien n'est naturel, sa gêne est évidente, son émoi flagrant. Elle ne peut pas encore en rire, pas encore courir pour que ce moment passe plus vite, et se réfugier dans ses bras, se fondre en lui, elle ne peut pas. Ils en sont aux commencements, peut-être même pas, aux balbutiements, ce n'est qu'un troisième rendez-vous. Le premier, ils n'étaient pas seuls, ils s'étaient quittés par une série de bises à peine appuyées. Le second, pas seuls non plus, mais il l'avait raccompagnée jusqu'à chez elle, elle tremblait de froid sur son scooter, il l'avait prise dans ses bras pour la réchauffer, devant sa porte d'entrée qu'il n'avait pas franchie. Il était parti après un court baiser sur ses lèvres étonnées. Elle garde encore la sensation de ce baiser, trois jours après.

            Il s'approche. Même assise, elle a du mal à faire semblant de rien. Alors elle le regarde, elle lui sourit. Il l'embrasse à nouveau sur la bouche. Il s'assied à côté d'elle, pas en face. Ils sont un couple en devenir.

 

***

             Il n'y aura qu'eux, enfin. Il attend ce tête à tête depuis la première fois que ses yeux se sont attardés sur elle. Elle ressemble à une petite loutre, avec ses yeux ronds comme des billes, son regard doux et surpris. Il a toujours adoré les loutres. Il se demande ce qu'il lui évoque à elle. Un lion rugissant, ce serait pas mal. Ou un guépard chassant. Mais il ressemble plutôt à un ours, voire à un ourson. Sa mère le lui dit depuis petit. Et lui, depuis, il se réjouit de grandir, de vieillir, pour perdre un peu de rondeur au niveau du visage. Il respire. Tâche de ne pas s'en faire. Elle a l'air de bien l'aimer. Il fait quelques pompes. Il se douche, se parfume. Elle n'aurait pas accepté un rendez-vous, si elle ne le trouvait pas à son goût. Ni ce baiser l'autre soir. Baiser un peu volé, d'ailleurs, il est parti rapidement, ensuite, de peur d'aller plus loin, de commettre une maladresse, il n'a pas pu voir sa réaction. Mais ils se sont écrits. Des messages courts mais engageants. Il se touche les cheveux, il a mis trop de gel, elle va voir qu'il s'est apprêté pour elle. La honte. Il dira que c'est le scooter, si jamais, la vitesse, le vent, pas le gel.

            Il s'approche, elle est déjà là. Vite, arriver jusqu'à elle. Vite, l'embrasser sans trop y penser. Il ne ressent plus de gêne, peut-être grâce à la sienne, à elle. Il lui prend la main, c'est le début de leur amour.