Un Jeudi soir au bord du lac

Elle attend le verre qu’elle a commandé. Un cocktail choisi un peu au hasard. Le journal qu’elle a emporté reste plié sur ses genoux, le moment est trop beau pour une quelconque distraction. Elle a laissé son téléphone à la maison. Cette pensée la fait sourire comme si elle s’était rendue coupable d’une mauvaise blague. Elle pense à son téléphone, tout seul dans sa cuisine, aux gens qui cherchent à la joindre, aux messages qui ne recevront pas de réponse instantanée. Elle s’offre un moment de paix. Elle savoure de ne penser à rien. Pas même au serveur qui tarde à lui apporter son verre. Elle est heureuse. Elle s’étonne de la rareté de cette sensation. La plénitude ressentie en ce moment ne lui a été accessible jusqu’ici que dans les bras de certains hommes, juste après l’amour. Aujourd’hui elle n’a qu’elle. Elle ne ressent le manque de personne. A peine l’envie de voir certains amis ou parents. Elle en est au stade où l’on s’est remis d’un chagrin d’amour, sans pour autant être prêt à se lancer dans une nouvelle histoire. Elle goûte pour la première fois à la liberté de ne plus aimer.

 

 ***

 

Il est venu avec son épouse. Un nouveau lieu, pour un nouveau départ ? Il n’y croit pas plus que sa femme. Il faut pourtant bien essayer encore une fois ou deux, avant de renoncer définitivement. Il rêve à la solitude heureuse de la jeune femme assise à la table d’à côté. Il rêve d’être seul comme elle,  libre et sereine comme elle semble l’être. Il s’imagine aménageant son nouveau chez lui, invitant ses amis sans que sa douce-moitié, qui ne l’a jamais été, puisse s’y opposer. Il fantasme non pas sur la femme d’à côté, mais sur un paquet de chips et une bière consommée sur le canapé du salon, devant un match quelconque. Son épouse ne serait plus là pour lui faire bouffer du tofu, lui reprocher les miettes, ou son absence d’intérêt pour « les choses élevées »… Il regarde sa femme. Il regarde la femme d’à côté. C’est maintenant, la fin. Il les regarde encore, l’une, pour retrouver quelques souvenirs plus tendres et partir sans haine, l’autre pour attraper un peu de courage, être pris dans cette aura de liberté qui l’entoure. Juste quelques mots, et il pourra recommencer à choisir sa vie.