La lippina ou La vierge à l'enfant avec deux anges, Filippo Lippi, 1465

Mon cher mari, j’étais fille de marchand, j’étais none sans ferveur dans un couvent voisin du tien. Tu étais moine bien moins que peintre, tu as eu raison de ma vocation de religieuse. Tu as plié devant la grâce de ma silhouette, la beauté diaphane de mon visage, je me suis perdue dans tes regards ardents de désir, devant tes demandes fermes et passionnées. De mon ventre plein de nos délicieux ébats nous est né un fils, et telle la sainte famille nous avons fui, bannis, menacés de mort, choisissant Rome plutôt que l’Egypte. Ton talent nous a valu d’être graciés par le Pape et me voici, pécheresse réhabilitée, incarnant la vierge dans tes merveilleux tableaux.

L’art est saint, mon cher mari, et l’amour qui nous unit divin. Peins-moi. 

Je t’offre ma beauté comme je t’offrirais encore mon corps, tout à l’heure. Peints la douceur surtout, la tendresse que j’ai pour notre fils, notre terrible petit Filippino. D’ailleurs, tu veux bien lui faire jouer le rôle de l’ange, à ce diablotin ? Un ange aussi espiègle et malicieux que lui, ça nous changerait de ces chérubins inexpressifs qu’ont immortalisé tes prédécesseurs, tu ne trouves pas ? S’il te plaît, je préfère éviter que tu dessines toujours Filippino en Jésus, je ne veux pas risquer qu’il connaisse le destin du Christ. Une superstition de mère, tu comprends ? Et si tu te dessinais toi, en Christ ? Toi lorsque tu étais bébé ! Tu ne risques rien, tu as largement dépassé l’âge qu’Il avait à l’heure de sa mort. Merci de céder, mon amour, d’accord, je pause, d’accord les mains en prière. Mes yeux sur notre fils ? Ou sur le petit Jésus ? D’accord, sourire juste un peu, mais Filippino me fait rire ! Et si c’était lui qui portait le Christ ? Assez de ces images de Marie tenant son enfant, statique et bêtement auréolé dans ses bras. Allons chercher notre Alessandra, elle me manque. Filippino, porte ta petite sœur, juste le temps que papa fasse un croquis. Très bien mon garçon, ainsi Alessandra sera aussi un peu dans le tableau. Mon mari, que dis-tu d’un christ qui aurait été une petite fille ? Une petite fille qui ne tient pas en place, qui me tend ses bras, et sous elle, un frère fier d’avoir la force de la soutenir. J’aime lorsque tu souris, Filippo. Peints notre bonheur, notre réalité, c’est cela qui déclenchera la ferveur de tes admirateurs, la belle humanité sous laquelle ils décèleront la grâce divine.

A partir de leur rencontre, aux alentours de 1456, Lucrezia Buti inspire toutes les figures féminines de Filippo Lippi, prêtant souvent ses traits à la Vierge. La nonne révoquée devient ainsi l’objet de toutes les dévotions dans les églises où elle est exposée.  

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