La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1831

Eugène, tu n’as pas vaincu pour la patrie, mais tu peins pour elle. Et tu me peins moi, l’aristocrate devenue peuple sous ton pinceau, mère de ce peuple, et le guidant vers la liberté, l’égalité, la fraternité. Merci Eugène. Les femmes qui sont riches et épouses de puissants ont si rarement droit à l’héroïsme.

Grâce à toi j’échappe à ma lignée, à celle de mon mari, je m’affranchis de mon nom et de ma condition pour devenir symbole, icône, éternelle. Je suis la liberté que tu m’offres, le courage que tu inspires à tous ceux qui verront ta toile, par-delà les années, les décennies, les siècles, je suis la révolution en marche, et rien ne m’arrêtera. Je pose pour toi et j’avance avec ceux qui luttent pour un monde plus juste, les travailleurs qui ne gagnent rien et rapportent tant, les femmes que les hommes souillent au gré de leurs envies, les mères privées de la joie de voir grandir leurs enfants. Ensemble nous renversons le roi, et les suivants, nous créons un monde meilleur, il tardera, mais il viendra, et je resterais à jamais un guide, un phare, une muse pour tous ceux qui chercheront à faire de leurs idéaux une réalité. Oh Eugène que tout cela est romantique, que nos ardeurs condensées inondent ta toile, c’est maintenant que tu me prends, bien plus intensément que dans un lit. Eugène continue à peindre, fais de moi cette géante sortie du passé pour illuminer le futur, découvre mon sein, qu’il soit une promesse pour les combattants les plus méritants, récompense de femme à son amant, de mère  à son enfant. Et oui, des poils sous mes aisselles, la Liberté est brute, elle est femelle régnant sur les mâles, imposant ses codes, elle exhale une odeur de puissance, elle inspire la foule exaltée. Eugène, tais à jamais mon nom, je transcende mon anecdotique personne, je suis la France et toutes ses femmes, toutes ces Marie et toutes ces Anne, tiens, je pourrais tolérer Marianne, si je devais avoir un prénom. Eugène, mon cher amour, tu m’as achevée. Toi aussi tu sembles épuisé, pauvre enfant, tu ressembles à celui qui m’accompagne sur ta toile, mais lorsqu’il aurait cessé de combattre, lorsqu’avec le repos arriverait le souvenir de sa mère trépassée. Mettons un terme à cette séance, viens, mon orphelin, et qu’on nous apporte du champagne, du chocolat chaud et des gâteaux. 

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