La naissance de Vénus, Sandro Botticelli, 1485

Allons donc Sandro, je suis morte et tu me fais renaître à nouveau. Je suis morte et à vous autres vivants, peu vous importe. Je suis morte et c’est si confortable de ne jamais m’avoir aperçue vieillie et enlaidie. Alors vous pouvez vous souvenir sans que la réalité ne vienne s’en mêler, vous pouvez créer, alors je peux être une des trois grâces, Venus, Pallas ou simplement la belle Simonetta Vespucci que vous gardez éternelle. Et tu me peints sortant des eaux, majestueuse et prude, une de mes mains couvrant un de mes seins, mes cheveux longs masquant ma toison. En guise de vulve, une métaphore, cette conque ridicule de laquelle je sors. Et me voici devenue déesse de l’amour et de la beauté, alors que j’étais malade et désespérée de devoir m’y résoudre. Tu aurais pu me peindre sur mon lit de mort, souffrir avec moi, peut-être même, qui sait, inscrire ma maladie sur ta toile, la faire sortir de mon corps pour la déposer ailleurs. Tu aurais pu rester à mon chevet, me tenir la main pendant que j’agonisais, ou prier Dieu, supplier les médecins… Tu as préféré attendre, comme les autres.

Me laisser seule, terrorisée de me sentir partir, abandonnée par ceux qui refusaient de me voir décliner. Surtout préserver le souvenir de ma beauté, ne pas le souiller à la réalité. Une fois le sale travail mené à terme, une fois mon trépas avéré, alors là, vos larmes à tous, vos plaintes, vos regrets, rendez-vous compte, si jeune, si incroyablement belle, n’ayez crainte cher Laurent de Médicis qui l’aimiez tant, n’ayez crainte, son cocu de mari, on va vous la garder en vie, on va la magnifier tant qu’on pourra, on va vous l’immortaliser à tout va.  Mon mari s’est remarié juste après ma mort, tu t’es servi de moi pour illustrer les plus glorieux de tes tableaux et les florentins se souviennent encore de moi comme La Sans Pareille. Personne n’a voulu penser à ma maladie, ma toux, mes crachats, ma fièvre, et moi tremblante, grelottante, épuisée par le combat. Tu me peins nue et j’ai si froid à nouveau, je suis faible, pas victorieuse et saine comme sur ton tableau. Sandro, cette couverture que me tend la divinité du printemps, peins-là sur moi, vite, laisse-moi la prendre, m’en parer, recevoir un peu de chaleur, me lover dans cette étoffe couleur passion, et me souvenir de mon magnifique Laurent. Couvre-moi Sandro, avant que je revive la suite, ma mort et ma peau pourrissant, les vers me chatouillant les orbites et les cavités, ne me laisse pas geler nue au bord de l’eau, ne laisse pas la mort me prendre à nouveau.

 

A sa mort à lui, Sandro Botticelli sera enterré aux pieds de son modèle, requête qu’il avait formulée des années auparavant et qui lui fut accordée en 1510.

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