La Danaïde, (Camille Claudel) d'Auguste Rodin, 1890

Je représente une de ces femmes punies pour avoir tué leur mari. Une Danaïde condamnée à remplir éternellement une jarre percée. Tu me sculptes rendue, éreintée par mon absurde tâche, mes larmes et mes cheveux liquides se mêlant à l’eau de la jarre qui coule irrémédiablement. Je pleure certes, mais ce n’est pas de penser aux Danaïdes, je pleure tant notre amour m’épuise, et c’est bien plutôt toi, l’amant, qui sacrifie son aimée en refusant de devenir son mari, de renoncer à la vieille. Oh laisse moi l’appeler la vielle, ta Rose, à moins que tu ne préfères la laide, la soumise, la sans talent, ah ! elle est mère de ton enfant, et alors ? Moi aussi je peux t’en faire, des enfants, tu sculptes mon dos, ma nuque mais mon ventre ne demande qu’à être pétri, et à se tendre vers tes mains qui l’immortaliseraient plein.

 Auguste, je souffre, et ce n’est ni une inclinaison de mon caractère ni un excès de ma jeunesse. Je t’aime et je meurs de ne pas être ta femme, et je pâtis de poser dans une si triste posture. Cessons, maintenant que tu as saisi ma douleur, mon désespoir, laisse-moi me relever, admirer ton œuvre, t’assister, t’aider, te corriger. Laisse-moi sortir de ce rôle de muse et de modèle, être ton apprentie, ta disciple, ton égale. Je veux créer à tes côtés, je refuses que tu me définisses, que tu m’enfermes dans un des rôles que tu me fais jouer, j’ai peur de l’immuabilité de la pierre, hormis lorsque ce sont mes mains qui font naître les sculptures. Je veux participer, agir, construire, mon être, mes œuvres, les tiennes.

Ne sommes nous pas heureux ainsi, debout côté à côte et modelant la même terre, partenaires? Je pourrais me passer d’amour fou si nous avions plus souvent cette complicité. Toi c’est de complicité que tu peux te passer, puisque tu as déjà la vieille-laide-sans-talent. Moi tu souhaites m’aimer avec fureur, à genoux, le visage contre mon sexe, ou debout, devant moi à terre. Tu veux m’admirer, me jalouser, me porter aux nues, me descendre en enfer, me faire connaître, me garder cachée, encenser mon talent, me traiter comme une élève, tu veux trembler, te sentir vivre entre ces hauts et ces bas ; mais moi, Auguste, je ne tremble pas, je chancelle, je chavire et je me perds.  

Bientôt, Auguste, nous nous quitterons, usés, et tu iras te faire réparer dans les bras de Rose, pendant que je sombrerai sous les yeux vainqueurs de ma mère.  

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Commentaires : 1
  • #1

    Richard LAURA (vendredi, 20 janvier 2017 14:01)

    Hommage et profond respect pour cette femme admirable autant que belle, qui a su "sculpter des sentiments" et les faire vivre sous nos yeux en les sortant d'une masse inerte.
    Femme dont ses bourreaux ont profité sans vergogne en s'en inspirant pour l'un et la trompant pour l'autre, tout en lui volant à la fois son travail et inspiration.
    Femme qui avait le tort à la fois d'être femme et de dépasser ses maîtres de la tête et des épaules.
    Femme qui a eu le tort d'avoir une âme pure et de continuer d'avoir confiance et aimer ses bourreaux, l'un ne va pas sans l'autre.
    Femme que l'on (nous savons qui!) a voulu faire passer pour folle et qui a largement prouvé qu'elle ne l'était point, en restant droite et digne jusqu'au bout de son dernier souffle de vie.
    Femme admirable.
    Merci pour ce très beau partage qui me touche infiniment...