Femme au verre de vin, Bernard Buffet, 1955

Mon cher Bernard, laisse-moi boire et oublier ta tristesse, tes blessures, ton désespoir. La guerre est finie, Bernard, depuis dix ans déjà, oublie-la un peu, viens t'assoir près de moi à cette table que tu peins, viens boire avec moi ce vin de ta composition. Oublions un peu, ensemble, nos misères, nos errements. Viens, ils y arrivent bien, les autres, à être heureux. Pense au chant des oiseaux, au printemps, pense à cette communauté européenne qui se crée et nous gardera peut-être d'une prochaine guerre, oublie ces corps décharnées, ces cadavres amoncelés, pense aux fleurs, celles qui s'ouvrent et s'offrent, pas celles qui ornent cette pauvre tapisserie défraîchie derrière moi. Pense à un bain chaud, au vin que l'on déguste pour s'enivrer entre amis, pas à celui que l'on boit seul, pour oublier, pense à la mer, à Pierre Bergé, que sais-je. Bernard, ne te faudrait-il pas une femme, plutôt que Pierre? Une femme, peut-être qu'elle saurait rendre ta vie un peu plus douce, toi un peu moins écorché. Une femme pas comme moi, moi je t'évoque ta mère, et cela ne fait qu'accentuer ta douleur. Une femme plus jeune, plus gaie que moi. Bernard, j'en ai marre de poser pour toi. Ça me tombe dessus comme l'encre noire de tes cauchemars. Si au moins dans mon verre il y avait autre chose que du Beaujolais nouveau. Un vin très rouge, très dense, de ceux qui endorment les sens et réveillent les sentiments. Un jour, un vénitien de passage m'avait fait boire de l'Amarone. La prochaine fois que je pose pour toi, j'aimerais déguster ce nectar-là, avec toi, et ne plus subir tes coups de pinceau, tes coups de griffe sur mon front, mon sourire, mes yeux. J'ai toujours pensé que la vieillesse était belle à condition qu'elle soit douce. Je n'aime pas que tu durcisses mes traits, mais j'aime cette veste d'homme que tu me fais porter, qui recouvre ma maigreur, qui enrobe et protège. Et ce regard que tu me dessines, tendre et dépité, oui, et maternel et inquiet, c'est bien moi lorsque je suis face à toi, mon cher Bernard. Vas-y, peins, puisqu'il n'y a que cela qui te fasse du bien, peins mon enfant, et console-toi comme tu peux. 

 

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