L'Origine du monde, Gustave Courbet, 1866

         Gustave, ne serais-je prise que par ton pinceau? Je sens ses poils sur ta toile, je sens la peinture qui s'étale et tes doigts qui s'affairent, toujours ailleurs que sur moi. Gustave faut-il que ton pinceau nous serve à jamais d'intermédiaire? Ne vois-tu pas mes lèvres qui se gonflent? Oh, le désespoir de la muse, mon cher Gustave, c'est d'aimer son peintre, alors que le peintre aime uniquement ce qu'il fera naîtra d'elle. Ton regard me transperce mais ne me voit pas. Tu me prends par petits bouts, petites parcelles de moi, et tu oublies que je suis celle qui les relie.

         Je t'aurai Gustave. Une fois que tu auras cessé ta transe, que j'aurai refermé les jambes, me serai levée pour venir jusqu'à toi admirer ton travail. Une fois que j'aurai versé du vin dans ton verre et que tu oublieras un temps ton œuvre. Tu lèveras les yeux sur moi, tu ne penseras plus à me peindre, tu enfouiras tes mains dans ma chevelure, tu saisiras ma bouche et tu seras mien. Mien, jusqu'à ce que mon corps alangui contre le tien, trop vite rassasié, t'inspire une nouvelle toile.

Oh Gustave, je vais dormir un peu, puisque mon entrejambe et toi vous passez de moi. N'oublie pas de brunir mes poils, que James* ne me reconnaisse pas, ou pas trop douloureusement. Gustave, as-tu conscience que ton tableau mettra fin à six ans d'amour? Et à ton amitié avec ton élève préféré. Je sais bien que c'est surtout moi que ça regarde. Mon désir pour James s'est envolé mais mon amour reste, et il  m'est difficile de me résoudre à le blesser. Il voulait me faire un enfant, et je suis là à poser pour L'origine du monde. Ne serais-je à l’origine que de tableaux ? Me peindras-tu à nouveau, si j'enfante? Ou perdrais-je de mon attrait? James m'aurait aimée encore davantage si notre amour avait produit ses fruits. Pas toi. Toi tu n'aimes que ton art. D'ailleurs, je ne m'aime pas sur ton dernier tableau, celui que tu appelles La belle irlandaise. Je me préfère sur celui de James, La fille en blanc. J'y suis douce et aimante, on sent le peintre amoureux de son modèle. Dans La belle irlandaise, je ne sens pas ton amour. Je suis aussi froide que le regard que tu portes sur moi. Sentirais-je au moins ton désir, dans L'origine du monde? 

 

* James Abott Mc Neill Whistler, peintre américain lié au mouvement symbolique et impressionniste. Amant de Joanna Hiffernan, de 1860 à 1866. La belle irlandaise a probablement servi de modèle à Gustave Courbet pour L'origine du monde.

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