La femme en pleurs, Pablo Picasso, 1937

Vas-y, salaud, peins-moi en larmes, peins-moi en souffrance, en cris, en déchirements, et en angoisses. Peins-moi vaincue, perdue, dépendante, au désespoir d'être à ta merci. Peins-moi pleurant sur le drame de Guernica, sur le bombardements de milliers de civils, sur la mort de femmes et d'enfants; et sur mon sort. J'étais la belle, talentueuse, fougueuse, ambitieuse Dora Maar. Je ne suis plus que ta maitresse. Ton illégitime. Ton modèle. A peine ta muse. Tu es content, hein? Bien sûr, tu souffres sur ton tableau de Guernica, tu plains ces civils morts sous les bombes fascistes. Mais tu es content. De jouer ici, dans ton atelier, le rôle du bourreau, du briseur d'âme et de destin, sans en ressentir la moindre culpabilité puisque parallèlement à moi brisée, tu peints la guerre civile espagnole, puisqu'aux yeux du monde, tu seras celui qui a dénoncé la barbarie grâce à un tableau rempli d'horreur.

         J'étais Dora Maar la prometteuse photographe qui fréquentait Cartier-Bresson.

         Tu me fais devenir Dora Maar l'élève, la peintre qui s'essaie au cubisme pour plaire à son tyran. Dora Maar la zélée sans talent, l'admiratrice béate de son maître.

         Je te sais minotaure dominateur. Je te sais manipulateur. Et je me sais ta victime. Et je me laisse faire. Et je me laisse peindre dans ma déchéance. Et je suis follement, bêtement consentante. Vas-y peins-là, ma douleur. Je suis jeune et belle aussi quand je pleure, peut-être finiras-tu par te lever, me consoler, me demander pardon, me redonner confiance en moi. Hein Pablo? Tu dis m'aimer, on ne fait pas autant de mal à la femme que l'on aime. Dis-moi que tu crois en moi, que je fais une piètre peintre comme toi tu ferais un piètre photographe, que ce n'est pas grave, que je dois revenir à mon art à moi, celui où j'excelle. Dis-moi que tu aimes quand les autres m'admirent, que tu en ressens de la fierté, dis-moi que tu me préfères courtisée qu'enfermée à jouer les modèles en pleurs. Oh Pablo, comment puis-je me laisser ainsi devenir ta proie, ta chose? J'aimerais m'arracher le visage, me trouer la peau, Pablo sauve-moi au lieu de m'assassiner. Cet amour me tue, cet amour m'étouffe, Pablo tu ne me sauveras pas, j'en perds la raison. 

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