Manao Tupapao, Paul Gauguin, 1892

J’aime que tu me traites en femme alors qu’avant toi je n’étais qu’une enfant. J’aime que mon regard te brûle, et toi luttant pour ne pas lâcher ton pinceau, venir me rejoindre, céder à notre désir. Peins-le, mon regard, montre tout ce qu’il est, une invitation, une supplique, une prière. Vois combien je crains le mort que tu esquisses derrière moi, combien je compte sur toi pour me sauver, je me languis de toi et de ton corps. Peins-moi nue mais ne montre ni mes seins ni mon pubis ; ils t’appartiennent. Je ne suis pas les blafardes Maya de Goya ou Olympia de Manet*, mais je leur rend hommage et les prolonge. Allongées sur le dos, elles montrent ce que je cache, allongée sur le ventre je révèle ce qu’elles dissimulent. Tu veux que nos regards à Olympia, Maya et moi soient communs, qu’ils brillent de la même insolence, soit, je serai noire comme elles sont blanches, toutes trois belles et fières, certaines de nos effets, défiant les hommes et moi ma peur du revenant.

Paul, je le crains moins depuis que tu es près de moi. Je sais que tout à l’heure nous lui opposerons le feu, je sais que le sang circule dans nos veines, qu’il cogne contre nos tempes, que nous ferons jaillir la vie, neutralisant la mort, le plus longtemps possible.

Je n’ai plus peur, Paul, ajoute du violet, un beau violet mystérieux en arrière plan, indice de passerelles entre le monde des morts et des vivants. Laisse quand même la lumière dans la chambre, que le revenant ne s’approche pas de trop près, que sa main ne se tende pas trop en ma direction, je ne veux pas qu’il m’effleure, Paul, je refuse que tu me figes dans une posture qui annoncerait la victoire des ténèbres, tiens-le à distance, qu’il puisse nous observer nous aimer, sentir que ce n’est pas son heure, et patienter ailleurs. Viens me couvrir de ton corps, maintenant, m’enlacer pendant que je dors, jusqu’à ce que la lumière du jour efface les traces de l’invisible.

Paul, le revenant, tu l’as dessiné comme s’il était un des miens, pourtant c’est toi qui reviendra un jour me hanter. Et je me laisserai effleurer, et je me laisserai prendre.

  

*L’audace des tableaux La Maya nue de Goya (1800) et L’Olympia de Manet (1863) est aussi dans l’expression des visages des modèles, qui semblent heureuses de leur attrait. Souhaitant s’éloigner des canons de beauté en vigueur, Gauguin s’est inspiré de ces tableaux sans montrer les attributs classiques de la féminité. Il peint sa jeune maîtresse tahitienne dans une posture qui ajoute au mystère du tableau.

 

Écrire commentaire

Commentaires : 0