Victorine Meurent dans Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet, 1863

Edouard, est-ce mon corps qui s’adresse à toi, ou ma tête, puisque je suis si peu sujet ? Ma nudité est celle de ton épouse, seul mon visage est représenté sur ta toile.  Qu’importe Edouard, s’il y a autant de Suzanne que de moi-même dans l’insolente de ton tableau, nous savons tous trois que je suis bien davantage lumière, tâche blanche, partie de ce tout qui fait ta nouvelle œuvre, référence aussi, je rappelle Le concert champêtre de Titien, comme d’autres modèles dans le futur imiteront, transcenderont ou parodieront ma pause. Et dans ces œuvres prochaines, une nouvelle fois, le public ne verra que le sujet au lieu de s’attarder sur la composition.

C’est cette conscience de faire partie d’un tout qui m’autorise à me tenir sans rougir nue entre deux hommes habillés, mais pas encore là. Ton frère et celui de Suzanne me rejoindront plus tard, lorsque ma séance de pause sera terminée et que ma représentation les attendra, amusée, sur cette toile encore inachevée. Amusée, je le suis aussi par le scandale que nous allons provoquer, et mon sourire est un bouclier contre les regards outrés qui se poseront sur mon image, et contre les calomnies dont fera l’objet ma personne. Quoi, des œuvres représentant des femmes nues, il y en a eu des centaines avant moi. Mais je suis grandeur nature, si réelle, si quotidienne, si peu allégorique, mythologique ou déesse. Je suis nue entre deux bourgeois qui viennent peut-être de nous consommer, moi et la baigneuse, renversant le panier de fruits de notre déjeuner et froissant nos habits. Je suis nue, je sèche au soleil, les hommes s’entretiennent de choses élevées maintenant qu’ils ont cédé à leurs bas instincts, et je regarde le spectateur d’un air qui signifie au suivant.

Ah, mon cher Edouard,  j’en ris et tout est bien ainsi. Si le public savait ma solitude pendant ces temps de pause, ta concentration, notre chaste complicité, s’il comprenait que ton tableau est politique bien plus qu’érotique, un manifeste en faveur d’une nouvelle conception de l’art, s’il s’attardait sur ta nature morte si parfaitement maîtrisée au lieu de me regarder moi, ton tableau passerait inaperçu. Tu as des amis, des alliés, Edouard, profites-en pour choquer, et marquer ton temps.

 

Edouard Manet avait pour compagnons habituels Charles Baudelaire, Henri Fantin-Latour, Théophile Gautier ou encore Emile Zola.

 

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