Portrait de Marcello, Edouard-Théophile Blanchard, 1877

Edouard, peins-moi en artiste et en femme du meilleur monde, je veux voir Marcello en moi, et la duchesse de Castiglione Colonna. Dans le portrait de Gustave Courbet, je retrouve celle que j’étais, la fribourgeoise Adèle d’Affry, avec ses rêves et ses doutes quand à leur réalisation. Dans le tien, je veux paraître sûre de moi, travailleuse acharnée ayant récolté les fruits de ses efforts, afficher un sourire sans coquetterie, un regard fier portant ses traces de lassitude, celle de la lutte pour me faire accepter en tant que sculpteur, en tant que Duchesse. Aujourd’hui je suis l’auteur de la Pythie, la plus moderne, la plus inspirée de mes œuvres, de mes filles. Elle orne le nouvel opéra Garnier et veille à ce que sa mère entre dans la postérité. Maintenant que la Pythie m’assure une part d’immortalité, je peux souffler un peu, tousser un peu, oh Edouard, j’ai mal au corps, je me suis épuisée à sculpter mes marbres, ou à les faire sculpter par des assistants sans talent et sans manières. Je souhaite me reposer un peu, et peindre, et entendre Delacroix me dire que mon génie égale le sien, cela n’arrivera probablement pas, qu’importe, ne m’entends pas penser, laisse-moi rêver, j’en ai le droit, mes filles travaillent pour moi, s’exposent pour que mon nom ne tombe pas dans l’oubli, grâce à elles je crains moins la maladie. Peins-moi face à une de mes créations, mon buste de la Gorgone, comme un double mythologique qui jamais ne meurt ni ne vieilli. Et insiste sur ma visite, ce vêtement précieux que je porte négligemment. Elle est en soie violette, elle est richement ornée, elle doit signifier à ces pingres de Colonna que malgré la mort de mon éphémère mari, ma maigre rente de veuve et mes trop rares tenues de soirée, je me suis hissée jusqu’à Napoléon III et sa cour, devenant l’amie des puissants. Si j’ai eu ici mon titre pour me servir, dans le milieu des artistes j’ai eu mon pseudonyme, Marcello, et quel talent, quelle virilité dans les pièces de ce sculpteur aux mains si fines, à croire qu’un homme l’habite vraiment. Je suis restée veuve parce que je n’ai pas trouvé d’homme qui puisse m’élever. Je suis demeurée Marcello car la jalousie et le persiflage des femmes m’ont coupé l’envie de me battre à leurs côtés. Et tant pis si mon regard semble condescendant dans ce portrait que tu achèves, c’est à moi seule que je dois mon émancipation.

 

La maladie emporte Marcello en 1879. Les œuvres qu’elle laisse derrière elle sont à voir notamment au Musée d'art et d'histoire Fribourg et à la Fondation Marcello, à Givisiez. La Pythie trône toujours devant le grand escalier de l’opéra Garnier. 

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