Saskia, portrait posthume. Rembrandt, 1643

 

Mon cher mari, j’aime que tu te souviennes de moi ainsi que tu me peints aujourd’hui, les traits apaisés, mon regard tendrement posé sur toi et notre enfant, plutôt que malade, mourante, seule et désespérée de me sentir partir loin de vous . Mettras-tu mon portrait dans le salon, que vous profitiez tous les deux de moi, que je devienne, si ce n’est plus ni ta femme ni sa mère, votre ange gardien ? Je me souviens encore de tes premiers tableaux de moi, joyeuse, mutine, ivre de notre amour. Et des suivants, où je me fais plus grave, plus mélancolique, portant les deuils successifs de trois de nos petits, prenant mes distances face au chagrin et face à ce monde dont la vanité avait fini par m’apparaitre cruelle. Aujourd’hui je ne suis plus ni joyeuse ni détachée, mais sereine, et heureuse que tu me gardes ainsi près de toi. J’ai pu suivre tous les passages du temps sur tes portraits, car tu es le peintre de la vérité. Tu sais t’extraire du baroque et de ses artifices pour faire parler les âmes, poser sur tes toiles les profondeurs de l’humain. Continue, Rembrandt, et si tu n’arrives plus à représenter le bonheur, attache-toi à immortaliser les douleurs des humbles ou des malades. Peins le chagrin, les désillusions, la lassitude qui marquent ton visage. Peins les angoisses, les secrets de ceux que tu perces à jour grâce à ton crayon, à ton pinceau. Peins le temps qui passe sur les êtres, l’obscurité autant que la lumière, et même davantage si le monde te paraît trop sombre. Intéresse-toi aux vieux et les indigents, toi seul peux les rendre émouvants, par l’humanité et la compassion qui te caractérisent et qui ne cessent de grandir en toi depuis que je t’ai quitté. Ta souffrance t’a ouvert à celle des autres, mon cher mari. Ma mort est ainsi une étape dans ton parcours artistique, ton talent s’épanouit à mesure que ton cœur saigne, c’est une chance pour l’artiste et une malédiction pour l’homme. Rembrandt, en l’homme, n’oublie pas le père. Prends soin de Titus, aime le doublement maintenant que je ne suis plus là pour lui témoigner toute ma tendresse. Dans tes portraits de lui, mets de la lumière, une belle lumière qui rejaillisse sur sa personne, qui éloigne de lui le malheur, une lumière comme si je l’entourais et je veillais sur lui, depuis là où je suis. Je te laisse à mon tableau, n’oublie pas s’il te plait de mettre un peu de rose sur mes joues, sur mes lèvres, cela m’a manqué de ne plus me voir belle, pendant ma maladie.  

 

Saskia meurt en 1942, huit ans après avoir épousé Rembrandt, et quelques mois après avoir donné naissance à leur fils Titus.

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