Portrait de Valentine Godé-Darel malade, Ferdinand Hodler, 1914

J’ignore si c’est la maladie ou le dégoût qui me provoque cette nausée. Ferdinand, et ma douleur ? Est-elle due au cancer qui me ronge ou à toi qui me vole ? À ton regard qui scrute mon visage, à ta main qui traduit minutieusement sur la toile, sans égards pour ce que je reste. Ferdinand ne vois-tu pas que je suis encore derrière ces joues amaigries, ces yeux fatigués, ce front inquiet ? Ne reconnais-tu pas celle que tu as aimée ? Arrête. Regarde-moi sans me dessiner. Prends-moi dans tes bras. Embrasse-moi le front. Offre-moi une lueur de tristesse qui viendrait immobiliser ta main. Un chagrin qui t’empêcherait de continuer. Une pudeur, au moins, face à ma déchéance.

Personne ne devrait avoir à agoniser devant témoin. Je me laisse faire pourtant, à l’affut d’un peu de tendresse. Hélas, je sens ton amour décliner à mesure que je me tords, que je me creuse. Je me sens devenir cadavre sous ton pinceau. Tu précipites la fin de Valentine pour traquer la Mort. C’est elle, que tu veux trouver, représenter, exposer. Elle qui t’es si familière. Rendez-vous compte, toute sa famille sauf lui, ses parents, ses frères et sœurs, tous emportés par la tuberculose. Et alors !? Cela te donne-t-il le droit de venir me nier pour retrouver ta vielle ennemie ? Tu es ma punition. Me suis-je trop enorgueillie d’être le modèle du tableau que tu as intitulé La Splendeur des Lignes, titre qui conférait à ma grâce un caractère presque scientifique ? Pourtant non. J’ai simplement été heureuse d’être un temps ton élue.

Peins, alors. Mais que ceux qui observeront les tableaux de mon agonie me voient moi, davantage que la mort. Moi, digne et glaciale, mon regard te dénonçant aux yeux du monde. Je serai une victime vengée à chaque fois que, dans un musée, on te méprisera de m’avoir ainsi volé mon intimité. Je veux que l’on se souvienne de toi pour cette série de tableaux crus et brutaux, autant que pour tes paysages aux lignes claires et aux couleurs minérales. Alors, tes couchers de soleil perdront leur faculté d’émouvoir, et partout où l’on voyait l’œuvre d’un cœur droit et pur on ressentira la froideur d’un homme trouble. Va-t’en, maintenant, tenter de séduire Gertrud, laisser exploser ta joie de la retrouver. Mais reviens demain et jusqu’à ma mort. Jusqu’à ce que ces portraits de moi contaminent ton œuvre, et que ta légende soit entachée. 

 

Alors qu’il peint l’agonie de Valentine, Hodler réalise aussi pour son amie Gertrud Müller un autoportrait malicieux et séducteur. 

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Commentaires : 1
  • #1

    Daniel Bernard (mardi, 17 janvier 2017 12:12)

    Magnifique! J'ai pensé à ma nièce, disparue l'an dernier tout rond, et j'ai ressenti cela vu de l'autre côté... Tu as une belle plume, vraiment. Bises Daniel