INSIDE Mary Shelley writing Frankenstein, de Karen Kilimnik, 2001

C’est par une joyeuse journée de mars que je contemple encore un peu ce tableau où tu me représentes, Karen, mon américaine. Ainsi, d’auteur je suis devenue personnage, fantasme de plasticienne,  projection d’artiste contemporaine. Ma résurrection est certes plus agréable que celle de mon monstre de fils. Ici, dans cette salle de musée genevois, mon esprit a navigué entre ta toile et celle de Richard Rothwell, pour qui j’avais posé en 1840. Je me reconnais bien dans cette dernière, douce et grave, « enfant d’amour et de lumière » écrivait mon mari. Mais je me préfère dans ta proposition : cheveux négligemment relevés, frange brouillonne, air mutin et inspiré, tenue rouge et noire de vampire ; Enfin Karen, tu confonds tout, mais qu’importe, cela me sied mieux qu’une peau jaune en lambeaux, ou les yeux ternes et délavés de mon héros. Je semble légère comme je ne l’ai jamais été. Qu’il est rafraîchissant de contempler mon portrait sans y trouver, tapis dans la tristesse de mon regard, la mort de mon premier enfant, le pressentiment de la perte des deux suivants. Mes bras se tiennent derrière mon dos et pourtant tu m’appelles Mary Shelley écrivant Frankenstein. Tu as raison, l’écriture commence bien avant que la main ne s’aventure sur le papier. L’inspiration aurait-elle surgit si je n’avais pas déjà perdu un fils ? Me serais-je autant intéressée aux progrès de la médecine et de la science, inquiète et fascinée ? Coupable, aussi, de rêver à des résurrections qui ne pouvaient être que du ressort de notre Créateur. C’est par une sombre nuit d’été que ma vision a surgit, tard dans la nuit, dans une maison de Cologny. Le temps dehors n’était ni gris ni pluvieux, il était noir et tempétueux. Il n’était pas propice à un ennui mou et stérile. Il était violent comme ma souffrance, comme ma colère et mon refus de capituler devant un impossible deuil. Pour m’accrocher à la vie, il me fallait créer. Mon monstre serait à l’image de celui que j’avais porté dans mon ventre, une imperfection de la nature. La création du docteur Frankenstein serait aussi déficiente que mon œuvre de mère. J’étais cruelle avec mon personnage pour ne pas m’apitoyer sur mon sort, peut-être aussi pour me punir d’avoir raté ce dont la majorité des femmes sont capables. Il n’y a pas grand chose de tout cela dans ton tableau, Karen. Tant mieux, le temps n’est plus aux sinistres nuits, et mes portraits quittent Genève pour laisser éclore le printemps.  

Alors que se clos L’exposition « Le retour des ténèbres » du musée Rath, dans laquelle étaient exposés les portraits de Marie Shelley, d’autres œuvres de Karen Kilimnik sont à voir jusqu’au 7 mai au MAMCO.

 

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