Inside Hortence Fiquet donnant le sein à son fils, 1872, Paul Cézanne

Paul, ceci est le tableau auquel je ne m’attendais pas. Pour lequel je n’ai pas été contrainte à poser des heures durant, patiente, muette, le dos brûlant d’immobilisme, mes pensées également forcées à l’attentisme, pour ne déranger ni mon expression ni ma position. Ceci est le tableau qui ne m’a demandé aucun effort, celui qui s’est fait sans moi. Je devrais te remercier, en être heureuse, tu as su immortaliser mon bonheur le plus absolu. Tu es parvenu à me saisir alors que mon esprit et mes sens s’envolaient vers la félicité. Tu m’as volée. Tu m’as pris ce que tu ne pouvais vivre qu’à travers moi. Laisse-moi t’en détester un moment. Je ne suis pas faire pour la colère, je suis bien plus un être d’abnégation, à ton service, plus qu’à celui de notre enfant, qui grandira, qui partira. Mais je t’en veux d’avoir été là, lors de cette sieste qui échappait au temps. Je me croyais seule avec le secret de cette béatitude. Seule au comble de la joie, mère nourricière et sensuelle, je ne faisais qu’un avec mon petit, il tétait pendant que je jouissais de sentir ses lèvres tendres, voraces, avides de moi. C’est une extase de sentir que la survie d’un être dépend de nous. Une félicité qu’aucun homme ne saurait procurer ni ressentir, ni aucune femme soupçonner avant de devenir mère. L’allaitement est le plus grand, le plus beau de mes rôles.  Il est le prolongement de ma grossesse. Ce qui se passait à l’intérieur se poursuit à l’extérieur, et la fusion demeure. J’ai à peine réalisé que désormais tu pouvais assister à notre communion.  Je ne désirai pas te la partager. Je voulais bien les nuits à te lire Baudelaire pour que tu te rendormes, les séances de pose, le ménage à tenir, le froid pour réduire les dépenses, la clandestinité pour que tu échappes à l’armée. Mais cette sieste, elle n’appartenait qu’à mon fils et moi.

Quoi, je rougis ? Quoi, mes yeux s’injectent de sang ? Ah oui, pardon, je pose. Seule dans mon fauteuil face à toi, pendant que notre enfant, maintenant, joue. Les années ont passé, il ne se nourrit plus de moi et mes seins ne ressemblent plus à ces pommes autour desquelles tu tournes inlassablement. Mes seins, notre fils serait gêné d’apprendre qu’il retrouvait leur chemin dans l’obscurité, qu’il se hissait jusqu’à eux, quand l’appétit venait, et que ceux-ci l’appelaient aussi, sentant en même temps que lui qu’il était l’heure de son repas. Ma poitrine, Paul, ne sert plus qu’à toi, parfois. Si tu savais à quel point la nostalgie m’étouffe alors que tu me peins, impassible, comme tu me désires : boule, volume, couleur, objet… je suis si loin d’Hortence Fiquet…  

 

Cette toile présentant Hortense Fiquet donnant le sein à son fils n’est redécouverte qu’en 2015