Divers

jeu.

09

mars

2017

Maryam des Tattes (journal d'Amnesty)

Les villes ont une odeur. Celle de Genève me rassure.

Hier ma répétitrice m’a déclaré que j’étais Suissesse. Je l’ai regardée sans comprendre. Elle a développé, dans un sourire. Oui, tu as passé suffisamment d’années ici pour considérer que tu es chez toi. C’est une histoire de cœur, pas de passeport, elle a dit. Elle a ajouté d’un air malicieux que cela impliquait aussi que je parle et j’écrive comme une suissesse.  Ça m’a motivée à mieux faire mes devoirs, de savoir que d’après elle j’étais presque d’ici. Je dis bien d’après elle, parce que les autres, ils s’arrêtent aux papiers, et des papiers, j’en ai pas, pas les bons en tout cas. Ma répétitrice, l’autre jour, elle m’a dit que si je voulais, elle m’amènerait skier dans une petite station française, pas loin. C’est gentil mais, des fois, c’est moi qui lui apprend la vie, ma vie en tout cas : comme si je pouvais traverser les frontières, avec mes papiers pas en règle. Si c’était le cas, je pourrais aussi avoir un vrai chez moi, par exemple, avec mes parents dedans. J’explique, mais en vitesse, car je n’arrête pas de raconter mon histoire et c’est fatiguant à la longue, surtout que les gens, ils ne savent pas trop quoi dire, à la fin. Je suis née en Suisse, alors que mes parents venaient de fuir notre pays. Ensuite, vers mes trois ans, nous sommes repartis, parce que mon pays allait mieux, selon les autorités suisses. Mon père était heureux d’y croire. Pressé de retrouver sa patrie. On a tenu quatre ans. Mes parents se sont rendus compte que ces histoires de pays redressé, libre et démocratique étaient de fausses promesses. Lorsqu’ils me prenaient dans leur bras, je sentais leur peur, une odeur froide et acide qui me contaminait moi aussi. Ils ont à nouveau organisé notre départ. On ne pouvait pas fuir tous ensemble, c’était trop louche. J’ai été intégrée dans une équipe de patineuses artistiques qui partaient pour l’Autriche, à l’occasion des jeux olympiques de la jeunesse. Tu parles, je n’ai jamais fait de patin à glace. Heureusement, ils n’y ont vu que du feu. Je me suis fondue dans la masse, me cachant un peu au milieu des autres qui étaient très occupées à se préparer psychologiquement à la compétition. Moi je n’ai pas eu le temps de me préparer, je ne comprenais pas grand-chose, l’angoisse me brouillait l’esprit. Je me contentais de prier pour retrouver au moins une partie de ma famille. J’aurais du être plus ambitieuse dans ma prière, demander à tous les revoir, pas seulement une partie. Bref, j’ai demandé une partie et j’ai été exaucée. Ma tante et mon cousin ont pu quitter le pays en avion et atterrir en France. Moi, en Autriche, j’ai été mise dans un bus par quelqu’un que papa avait payé, je ne sais pas comment. Je suis arrivée à Lyon où par miracle j’ai retrouvé ma tante et le petit. Ensuite, on a rejoint Genève. J’ai oublié ce bout de voyage parce que ma tante a repris les choses en main et j’ai enfin pu dormir sur mes deux oreilles.

Je ne me souvenais pas vraiment de la Suisse mais il y avait quelque chose dans l’air qui m’était agréable, familier.

Je suis bien, ici.  Même si mes parents me manquent. Je n’ai pas de photo. J’en avais sur un téléphone qui m’a accompagnée quelque temps, mais il s’est éteint avant que je ne puisse avoir un ordinateur pour transférer les images. Mon psy dit que je peux dessiner mes parents, ça remplace un peu les photos. Il me parle comme si j’étais encore une enfant. Je préfère voir mes copines, ça me console mieux. Et travailler. Être bonne à l’école pour que mes parents soient fiers, quand ils arriveront. Ma tante dit qu’ils sont restés au pays pour travailler. Comme si le travail empêchait un téléphone ou un skype de temps en temps. Je la crois pourtant. C’est moins douloureux. Je vais de l’avant. Je fais taire mes doutes et ma tristesse. Quand les souvenirs me font piquer les yeux, je détourne mon attention en créant d’autres images dans ma tête. Le visage de ma tante, par exemple. Heureusement qu’elle est encore jeune, car on lui donne beaucoup de travail. Elle nous aime très fort mon cousin et moi, parfois je m’en veux de ne pas le lui rendre suffisamment. Elle ne parle pas français mais elle fait tout ce qu’elle peut pour que l’on soit propres, polis et bien nourris. Ce n’est pas si facile parce qu’aux Tattes, le foyer où l’on vit, on doit partager la salle de bains et la cuisine avec nos voisins de pallier. Sans compter ceux du dessus ou du dessous qui s’incrustent quand c’est occupé à leur étage.  J’ai l’habitude, mais quand j’y pense, j’adorerais avoir notre propre salle de bains. Être vraiment suisse, quoi. Il y a encore du boulot, malgré ce que veut croire ma répétitrice. Si j’étais à ma place ici, je n’aurais ni psychologue, ni logopédiste, ni répétitrice, ni classe d’accueil.  Les Suisses que je connaitrais ne seraient pas uniquement bénévoles ou travailleurs sociaux.

Au cycle, il y a une nouvelle qui vient d’ailleurs. Orbe, dans le canton de Vaud. On fait les mathématiques ensemble. Pour les maths, je suis dans la classe normale. J’aide la nouvelle parce qu’elle n’est pas très bonne. Grâce à moi, elle a déjà progressé. Elle dit euh tout le temps. Euh mais merci. Euh mais arrête. Euh mais j’comprends rien. Elle me fait rire avec son accent. Moi je mâche mes mots, il paraît, je n’articule pas, elle, je crois que c’est le contraire. Elle m’a dit euh mais j’ai trop de chance d’être tombée sur toi, je pensais que tous les genevois, ils étaient froids. Je ris de joie. J’aime bien rire, malgré tout.

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jeu.

09

mars

2017

Elena Ferrante

Mais alors cette disparition, c’était l’œuvre de qui ? Il y en a pourtant une à qui Lila n’a pas pensé. Et les poupées, elles étaient où ? Et Lila ? Et Elena, n’était-il pas temps qu’elle retrouve Lina pour vivre l’amitié, non plus prodigieuse ni ambivalente, mais vraie, mais pure, mais douce. J’ai refermé votre dernier livre il y a peu. Le petit deuil réglementaire m’empêche d’en saisir un autre, je suis encore à vos personnages. J’ai rêvé de mafia napolitaine, de petite fille en robe rouge enlevée par un requin, et devenue bocal de confiture, la petite, le rouge de la robe peut-être, et le requin pour les Solaras, et le bocal pour l’urne, que sais-je, juste que ce n’était pas un rêve lié à ma vie mais à vos romans. Ce soir, un film de science fiction médiocre que j’ai regardé parce que l’héroïne ressemblait à l’image que je me suis faite de Lila, et cette fille d’amis, que j’ai eu envie de revoir dernièrement, parce qu’elle me faisait penser à Lenu. Il y a quelque temps, un journaliste a divulgué votre véritable identité, je connaissais à peine votre nom d’auteur et pas encore votre œuvre, autant dire que votre vrai nom m’indifférait absolument, et aujourd’hui encore davantage. Je vous veux Elena Ferrante, presque Greco, amie pour laquelle j’ai délaissé les autres, celles de la vraie vie, qui écrivent et lisent aussi, et qui ne m’en ont pas voulu. Je vous ai lu jusqu’à la lie, j’ai avalé vos phrases en français, en anglais pour finir, la traduction n’étant que pour octobre. J’ai refermé votre livre et je me suis réjouie de reprendre le cours de ma vie sans vous, comme on recouvre la liberté après une passion trop dévorante. Je suis encore entre vous et moi, j’ère dans cette zone floue où ma réalité tarde à me rattraper, où votre fiction me garde encore captive.  Ce soir, je veux rêver à mon roman.

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jeu.

09

mars

2017

8 mars 2017

Chers hommes,

 

Il y a Trump et ses mesures anti-avortement, sa triste poupée de cire et de botox, il y a Poutine qui dépénalise les violences domestiques,  ces femmes de plus en plus voilées parce qu’elles y sont forcées, ou pour qu’on les laisse en paix, ce qui revient au même, il y a celles qui s’entendent dire qu’elles l’ont bien cherché, qu’elles n’avaient qu’à s’habiller autrement si elles ne voulaient pas se faire harceler, agresser, tripoter, violer, celles qui se font simplement siffler ou complimenter, dans la rue, et insulter lorsqu’elles ne remercient pas en retour, il y a ces salaires moins élevés que les vôtres,  ou alors les enfants qui nous font quitter le travail en toute hâte, parce qu’il nous reste tant à faire avec eux, pour eux, les tâches ménagères que nous ne partageons toujours pas... Et vous me manquez. Et j’ai envie de me consoler à tous ceux d’entre vous qui nous considèrent comme des partenaires, des sœurs, des amies, des mères, des ex complices, des femmes. J’ai envie de me consoler à vous qui prononcez ce mot, femme, avec respect, tendresse, admiration, désir, joie. Comme moi je dis homme avec respect, admiration, tendresse, désir et joie. J’ai le souvenir de nous qui avancions main dans la main, presque toujours, il n’y a pas si longtemps. J’ai le souvenir de l’égalité qui était tellement dans les faits qu’on s’en foutait un peu qu’elle le soit dans la loi. J’ai le souvenir de moi rentrant à deux heures du matin, court vêtue et entourée d’amis avec qui je refaisais le monde. Ou alors c’était un rêve ? Un désir si fort que je le prenais pour une réalité ? Je ne crois pas. Je sais que vous êtes très nombreux à être là, près de nous, à nous aimer et nous respecter, même si Lady Gaga ou Miley Cyrus jouent les salopes sur scène (non mais vous avez vu Dr.Dre ou Lil Wayne ?), même si certaines de vos ex-femmes ont remporté le pactole et monté l’enfant contre vous, même si on gueule ou on pleure quand on a nos règles, même si on vous saoule avec le partage des tâches, et que merde, vous avez quand même fait les courses il y a trois ou quatre jours, Cinq ? Non, tu exagères,  même si on se comporte au moins aussi mal que vous, par moments. Justement ! Nous nous ressemblons, nous faisons partie de la même humanité et il n’y a pas de raisons que nous soyons inégaux, divisés, opposés, séparés ou ennemis. J’ai envie de crier avec vous Tous ensemble, tous ensemble ouais lors d’un match de hockey, d’entendre un ami me parler de cette femme si sublime, ou une copine me raconter cet homme qui la rend folle. Tous ensemble ouais, pas les uns contre les autres. Ou seulement quand on fait l’amour.

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jeu.

19

nov.

2015

Rêverie post attentats de Paris

Vous rencontrer. Sur les réseaux sociaux, à la sortie de la mosquée, dans les rues où vous pourriez trainer. En choisir un parmi vous, dont j'aimerais les mains, par exemple, ou les yeux, la bouche, les cheveux, que sais-je. Je me déciderais un peu au hasard, un peu à l'instinct, et je viendrais te voir aussi souvent que possible, pour que tu t'habitues à moi, que tu parles d'autre chose que de guerre sainte. Tu ne pourrais pas t'empêcher de te réjouir de mes visites. Mon sourire te réchaufferait le cœur, davantage que tes projets de vengeance. Je laisserais mes cheveux entourer mon visage, frôler ma nuque et mes épaules, et tu ne penserais plus que je suis une dévoyée. Je te parlerais de liberté, mais pas de celle d'écraser ou d'humilier les autres. Je te parlerais de la liberté qui ne va pas sans égalité et fraternité. Nous serions frères humains et tu trouverais ça mieux que frères de djihad. Frères humains, tu saurais que ça signifie égaux, hommes et femmes, syriens et français, et que même si ce n'est pas tout à fait le cas, c'est quand même ce à quoi on aspire, en direction de quoi on a déjà fait de nombreux pas. Tu verrais que mes idéaux à moi sont élevés également, et qu'ils tendent vers la lumière quand les tiens se perdent dans les ténèbres. Tu oublierais tes 72 vierges là-en-haut, tu ne penserais plus qu'à moi, maintenant. A moi dont tu serais tombé amoureux au moment où tu aurais compris que je n'étais pas un être inférieur, à soumettre, à enfermer. Où tu ne verrais plus en moi une chienne d'infidèle, mais une femme à enlacer, avec qui marcher côte à côte, échanger des idées et des projets. J'aimerais être ta femme pour nous sauver de la haine. 

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mar.

29

sept.

2015

Un Jeudi soir au bord du lac

Elle attend le verre qu’elle a commandé. Un cocktail choisi un peu au hasard. Le journal qu’elle a emporté reste plié sur ses genoux, le moment est trop beau pour une quelconque distraction. Elle a laissé son téléphone à la maison. Cette pensée la fait sourire comme si elle s’était rendue coupable d’une mauvaise blague. Elle pense à son téléphone, tout seul dans sa cuisine, aux gens qui cherchent à la joindre, aux messages qui ne recevront pas de réponse instantanée. Elle s’offre un moment de paix. Elle savoure de ne penser à rien. Pas même au serveur qui tarde à lui apporter son verre. Elle est heureuse. Elle s’étonne de la rareté de cette sensation. La plénitude ressentie en ce moment ne lui a été accessible jusqu’ici que dans les bras de certains hommes, juste après l’amour. Aujourd’hui elle n’a qu’elle. Elle ne ressent le manque de personne. A peine l’envie de voir certains amis ou parents. Elle en est au stade où l’on s’est remis d’un chagrin d’amour, sans pour autant être prêt à se lancer dans une nouvelle histoire. Elle goûte pour la première fois à la liberté de ne plus aimer.

 

 ***

 

Il est venu avec son épouse. Un nouveau lieu, pour un nouveau départ ? Il n’y croit pas plus que sa femme. Il faut pourtant bien essayer encore une fois ou deux, avant de renoncer définitivement. Il rêve à la solitude heureuse de la jeune femme assise à la table d’à côté. Il rêve d’être seul comme elle,  libre et sereine comme elle semble l’être. Il s’imagine aménageant son nouveau chez lui, invitant ses amis sans que sa douce-moitié, qui ne l’a jamais été, puisse s’y opposer. Il fantasme non pas sur la femme d’à côté, mais sur un paquet de chips et une bière consommée sur le canapé du salon, devant un match quelconque. Son épouse ne serait plus là pour lui faire bouffer du tofu, lui reprocher les miettes, ou son absence d’intérêt pour « les choses élevées »… Il regarde sa femme. Il regarde la femme d’à côté. C’est maintenant, la fin. Il les regarde encore, l’une, pour retrouver quelques souvenirs plus tendres et partir sans haine, l’autre pour attraper un peu de courage, être pris dans cette aura de liberté qui l’entoure. Juste quelques mots, et il pourra recommencer à choisir sa vie.